Ecrit par le scénariste des deux derniers films d’André Téchiné, ce
spectacle bourré d’humour d’où jaillissent des torrents de tendresse
mérite une attention toute particulière. L’écriture est précise et
servie par un jeune comédien qui assurément a de l’avenir.
Il
s’appelle Poirot. Mi-détective, mi-légume donc. Un imperméable gris sur
le dos, une valise à la main, il déboule dans la salle et se prend une
gamelle monumentale. « Oh un théâtre ! », s’extasie-t-il. Occasion rêvée
de venir nous parler. De lui, de son expérience. Il vient de se faire
licencier du « Rayon de soleil », maison de retraite où il animait les
mornes après-midi de Zozo la brindille, du vieux Jacquot, de Cactus et
de tous ces pauvres hères que la vie a déjà oubliés.
Ce
spectacle est l’histoire d’une belle rencontre. David Poirot raconte à
François Delaive, metteur en scène, son expérience dans une maison de
retraite où il était un animateur un peu gênant. Forcément, il est des
sujets qui fâchent et les conditions de (sur)vie dans ces lieux qu’on
nomme communément des « mouroirs » sont de ceux-là. Il pose trop de
questions, l’animateur. La réponse sera un licenciement. Delaive fait
appel à Laurent Guyot, scénariste des deux derniers films de Téchiné («
Les temps qui changent » et « Les témoins », deux perles) pour mettre
cette histoire en forme. Il en sort un texte fort, véritable état des
lieux de ces maisons de retraite. Avec l’humour pour dédramatiser cette
tragédie humaine. Mais sous cette drôlerie se glissent des moments
d’émotion pure, de tendresse infinie.
Un texte sublime
Si le
texte possède tous ces atouts, force est d’attribuer aussi un grand
mérite au comédien. Un sourire quasi permanent aux lèvres, un physique
d’une débonnaire placidité, il joue sa partition sans la moindre
anicroche et fait passer en douceur certaines pilules pourtant dures à
avaler. Difficile en effet de ne pas se projeter dans un avenir plus ou
moins proche en se demandant si nous ne serons pas un jour un de ces
petits vieux qui « jouent à la Playmobil pour ne pas perdre la boule »,
un futur Cactus qu’il faudra arroser de temps en temps (comprenez : à
maintenir sous perf), un de ces grabataires qu’on « ne prend plus en
photo parce que les escarres c’est pas très glamour » ou un délocalisé
dans un autre pays parce que le personnel y est moins cher et
qu’importent les barrières linguistiques « puisqu’à cet âge-là on ne
comprend plus rien ».
En
ratissant très large sur ce problème social qui, avec le vieillissement
de la population, va aller crescendo, Laurent Guyot ne laisse aucune
échappatoire possible. Certes, on rit. Beaucoup et de bon cœur. Car le
texte est sublimement écrit, jouant sans cesse de polysémie. «
L’Internationale » chantée par des vieux dans un hospice prend des
accents terribles même si on ne peut réprimer un rire quand Poirot
compare ça « aux chœurs de l’Armée rouge mais tous avec un pacemaker ».
Et malgré la drôlerie que sous-tend une course de déambulateurs dans les
couloirs de l’hospice, s’impose la terrible réalité de ces oubliés qu’on
a « placés », que l’on reclasse par catégories pour « récompenser la
perte de toutes leurs facultés » ou pire encore, ceux dont l’état-civil
n’apparaît sur aucun registre à cause des conflits armés. La perte de la
mémoire est alors totale. Ne reste plus qu’à sortir les pieds devant de
ce lieu où l’on est entré debout…
David Poirot était de
retour le week-end dernier sur les planches vosgiennes du casino de
Gérardmer.
Seul en scène, le comédien présentait en avant-première son nouveau
spectacle sur le thème des maisons de retraite. Un univers impitoyable
raconté à la sauce... Poirot.
A défaut de sentir le sapin, ça fleure bigrement le vécu : le comédien
a exercé ses talents d'animateur dans une maison de retraite
parisienne avant d'être mis à pied pour avoir dénoncé à la direction
des pratiques qu'il jugeait indignes.
Sans émolument, mais
toujours plein de ressources, le fiston du conseiller général géromois
a trouvé la parade en proposant un spectacle politiquement incorrect.
Il évoque Besancenot, parle du vieux Jacquot, dénonce la promiscuité
au sein des maisons de retraite, le manque de moyens inversement
proportionnel au lucre de ces entreprises florissantes.
«1.500 euros pour une
biscotte, de la purée et une couche. C'est pas un peu cher, ça ?»
Sans être hilare du début à la fin du spectacle, le public sort tanné
par cette immersion au «Rayon de soleil» qui semble avoir la
peau de ses résidants. Car derrière les frasques du vieux Maurice, se
cache une sorte de désespérance qui fait mal.
Le texte de Laurent Guyot
et la mise en scène de François Delaive donnent bien sûr un peu
d'oxygène à cette atmosphère gériatrique. Comme cette bonne petite
course de déambulateurs entre papys. Escarres, go ! Voilà qui donne un
peu de couleurs à un univers un peu grisâtre et un chouïa technique.
Heureusement, David est là avec des formules à la pelle qui vont ravir
ses potes âgés : «Poirot, vous savez, comme le poireau... Blanc de
cheveux et vert de queue...»